Sortir de l’abrutissement

Le sommeil par Savador Dali

Le sommeil par Savador Dali

Quelques heures après avoir dit que je ne voulais plus bloguer voilà que j’ai repris le clavier pour écrire un papier !

Ces derniers temps je me suis beaucoup intéressée au monde, comme il tourne. Pas rond, on le sait, mais il y a une différence entre un vague sentiment, et se construire une vision étayée.

Pourtant, au cours d’un processus de plusieurs mois, j’ai commencé à y voir plus clair et surtout à me forger une opinion. La mienne, celle issue de mes recherches, et non pas celle que l’on nous sert aux JT de 20h, ni même celle des journaux qui prétendent décrypter la société.

Finalement, je crois que j’ai des choses à dire. J’ai un blog, autant qu’il serve à quelque chose.

Avant tout, que ce soit clair : comme à mon habitude, je pars de mon expérience personnelle sans prétendre l’ériger en modèle. J’invite juste chacun (enfin ceux qui ne l’ont pas encore fait) à explorer cette route, quand bien même elle est chaotique.

Pour commencer cette série (oui, quand je m’y remets, c’est pas à moitié), je vais vous raconter mon cheminement vers une (re)prise de conscience politique. J’espère qu’à votre tour vous me direz si vous avez traversé ce genre de processus.

— Accablement

Cela a débuté avec ma veille pour le compte de la FSU, sur le sujet des services publics. Au cas où vous ne le sauriez pas, le gouvernement actuel est en train de lacérer tous les acquis dont les bases ont été posées par le conseil national de la résistance, quand nos anciens se sont dit “plus jamais çà !”.

Une certaine loyauté m’empêche de dévoiler en détail les déceptions de cette expérience de community management. Sachez seulement que j’ai pu constater qu’il y a beaucoup de râleurs, mais trop peu d’actifs, et que la transformation de tout cela en intelligence collective semble mission impossible. On consomme maintenant de la contestation de la même manière que le reste : pris par l’urgence, toujours en réaction, sans avoir le temps de se poser pour se réorganiser.

Je ne jette la pierre à personne (au contraire, je me mets dans le lot) : l’action quotidienne, indispensable, est très consommatrice d’énergie. Les syndicats ont le nez dans le guidon, mais leur pédalage a beau être énergique, il ne fait pas le poids face aux chars d’assaut. Les sympathisants, ne sachant plus où donner de la tête face à toutes les injustices à dénoncer, se dispersent en de multiples causes.

J’avais quelques idées pour développer l’opération sur Internet, mais pas vraiment d’interlocuteurs disponibles pour les faire entrer dans une démarche construite et surtout collective. Le pire, à titre personnel, a été de me sentir sans guide face toutes les informations que je glanais.

Plus j’en lisais, plus je me documentais, sans doute sous l’emprise d’un “effet de loupe” (c’est une citation, mais je ne sais plus qui m’a dit cela), plus je me sentais tétanisée par un sentiment de gâchis, envahie par le découragement.

— Décryptage

J’ai pu lever le pied et passer à autre chose, mais j’en ressortis avec les jambes en coton. Cet été, pour le boulot, je fis des recherches à propos d’éducation aux médias. Par une sorte d’attraction irrésistible, j’en suis venue à la critique politique des médias.

J’ai lu des analyses que j’aurais été bien en peine de retranscrire, mais qui m’ont pourtant semblé limpides. Lisant les objections de leurs détracteurs, j’ai pu aussi parfois être déstabilisée, ne sachant plus quelle interprétation me semblait la plus juste. Malgré / grâce à cette distanciation nécessaire, j’ai petit à petit forgé mon opinion sur le monde et sur la manière dont on nous le présente.

Cette phase, ajoutée à la précédente sur les services publics, a été très longue, pesante. Il n’aurait pas encore été possible pour moi d’écrire deux lignes pour traduire ce que j’en avais retenu, mais j’avais tout de même l’impression d’avancer. Je remettais laborieusement en ordre les apports oubliés de ma période étudiante, et tirais une perspective de l’expérience du quotidien.

— Réveil

Enfin, je voyais surgir une vision plus construite du système qui agit sur nos représentations. Je pouvais bien plus clairement m’expliquer tous ces agacements qui m’avaient éloignée de la télé, fait renoncer à lire la presse écrite, et limiter l’écoute de la radio à quelques minutes d’actualités par jour. Je mesurais combien Internet était à la fois mon oiseau de mauvais augure et ma planche de salut.

Tout en subissant le désenchantement largement alimenté par toutes ces clameurs de l’été sur la crise et la dette (et encore la dette), je réveillais ma conscience politique ankylosée par le cirque médiatique : un amas d’images choc et de petites phrases, de questions orientées, de sondages biaisés, d’analyse sur les tactiquesplutôt que sur l’essentiel. Enfin.

Maintenant il est temps que je fasse quelque chose de tout cela. Par exemple en partageant, confrontant même, les convictions que j’ai acquises.

— En conclusion : une hygiène de vie mentale

La première de mes convictions est qu’il ne faut pas se contenter de constater benoitement que “tout fout l’camp” : allons vérifier les faits au-delà des discours ambiants, demandons-nous vingt fois, cent fois “pourquoi” le problème existe, et “qui” a intérêt à ce qu’il existe, et “comment” il est présenté. Intéressons-nous aussi à la parole de ceux dont on ne parle pas, aux idées considérées implicitement comme non légitimes.

Sortons-nous du système médiatique habituel, et observons combien le discours dominant nous impose ses évidences. Puis luttons pour que le pluralisme ne soit pas que de façade. Et puis, tiens, puisque c’est le moment, choisissons le candidat le plus capable (même s’il ne semble pas le mieux placé, puisque 1° les apparences sont trompeuses et 2° que ce n’est pas avec ce genre de “réalpolitik” que cela va changer) de faire bouger les lignes !

——————

Aller plus loin :

Mon témoignage vous a interpelé(e) ? Que diriez-vous de consacrer un peu de temps à quelques exercices de désintoxication ? Cela peu être long, mais finalement, vos autres occupations sont-elles vraiment plus intéressantes ? Et puis, vous avez de la chance, j’ai un pack clé en main à vous proposer.

> Cliquez sur les liens dans l’article, ce ne sont pas des coucous à des copains, mais bien des invitations à lire ! Tous ces articles ont alimenté le cheminement dont je vous ai parlé.

> Butinez dans Pearltrees les ressources que j’ai collectées pendant des mois au sujet du service public.

> Sur l’économie, la vision de Frédéric Lordon dans Là-Bas si j’y suis, c’est long à écouter, mais c’est édifiant.

> Comme je sais que vous êtes nombreux à être des geeks, pour vous donner envie de mettre en perspective les représentations sociales et la politique, j’ai sélectionné pour vous cet entretien avec Dominique Cardon, sociologue des réseaux : Jusqu’où va la démocratie sur Internet ?

Vous avez pris de l’avance et je ne vous apprends rien ? Complétez-donc ma cueillette, via les commentaires, de votre propre récolte.

14 réponses à Sortir de l’abrutissement

  1. dominominus dit :

    Vous vous orientez vers la sagesse, l’apothéose, le nirvana…mademoiselle Agnès.

  2. Eric dit :

    Beaucoup de choses intéressantes dans cet article. L’expérience que tu décris, beaucoup la partagent. Une “désintoxication” s’impose!

  3. See Mee dit :

    @Dominomimus : Ma démarche est plus politique que spirituelle, ainsi je préfère dire que je m’oriente vers l’émancipation, telle que la concevait Jaurès.

    @Eric : Ravie de ta visite !
    Oui, cette expérience, si elle m’arrive, doit probablement concerner aussi d’autres de mes contemporains, car elle s’inscrit modestement dans le courant de l’histoire de notre société. C’est le bon moment, selon moi. Et si c’est vrai pour une part significative de personnes, et s’il émerge des leaders pour porter ce désir de changement, que de choses pourrions-nous faire avancer ensemble ! Il est temps de se définir de nouvelles utopies qui nous motiveront à sortir du marasme.

  4. JeffRenault dit :

    Ton billet résonne probablement chez beaucoup de personnes. Me concernant, il fait écho à ce billet dans lequel je relatais mon propre éveil, et où j’ai référencé des liens vers des billets similaires.

  5. pwezidol dit :

    Un aspect qui me semble fondamental dans le décryptage tant de la “réalité” que du role des médias c’est le nombre de personnes concernées, leurs diversités aussi, Et l’audience pour ce qui concerne les médias.

    En france en particulier nous sommes confrontés à une centralisation excessive. Quand on examine les pays qui sont en tête des classements “bonheurs” ou “peu corrompus” on constate que ce sont des pays qui n’excéde pas la dizaine de millions d’individus. Et mème si on prend des pays comme l’Allemagne ou les USA leur structure fédérale leur confère des contre pouvoirs locaux bien plus accessibles aux citoyens.

    En France les vagues de réformes de certaines administrations ne peuvent que se trouver en porte à faux dans de nombreux endroits tant elles sont étendues.
    :)

  6. M1 dit :

    Excellent tour de chauffe ^^ tu seras prête pour 2012 ; )

  7. See Mee dit :

    @Jeff : Je n’ai pas encore lu les billets que tu références, mais j’ai lu le tien et effectivement j’y trouve de nombreuses similitudes ! Je suis presque étonnée que nos routes numériques ne se soient pas encore croisées. ;-)
    J’aime ton approche par le biais de tes lectures de jeunesse, j’aurais moi-même quelques références à donner, ainsi que des moments scolaires à citer, pour expliquer mes valeurs. J’ai d’ailleurs en brouillon un billet sur le sujet des valeurs…
    Merci en tous cas de ta visite, keep in touch, @JeffRenault !

  8. See Mee dit :

    @Pwezidol : Ce que je retiens dans ton propos, c’est l’effet de masse des médias, et des institutions. A force de vouloir toucher le plus grand nombre, on est automatiquement conduit à être moins-disant ? Intéressant, surtout si l’on fait le parallèle avec l’éducation scolaire et ses classes surchargées (mais même cela fait débat), bien je me demande si d’autres facteurs n’interviennent pas de manière plus puissante.
    D’un autre côté, je me rappelle une intervention de B. Werber relatant une expérience avec des rats, qui pose comme hypothèse que quelle que soit sa taille, un groupe donné contient en lui une sorte de répartition automatique entre suiveurs et leaders, etc.

    @M1 : Je suis d’abord prête pour les primaires, le 9 octobre !

    • pwezidol dit :

      Hélas, tu retiens de mon propos ce que tout le monde dit. En faisant exactement l’inverse de ce que tu disais dans ton article.

      Tiens une lecture qui te feras du bien c’est “de la démocratie en Amérique”.

      Mais bon c’est pas grave.

      • See Mee dit :

        @Pwezidol : N’étant pas certaine d’avoir bien compris ton propos, j’ai tenté une reformulation. Je sens de la déception, et je le regrette. N’hésite pas à préciser ce que tu voulais dire.

      • pwezidol dit :

        je disais que le fond du problème vient des sources de pouvoir.

        En théorie en démocratie le pouvoir vient des gens.
        En réalité chez nous il vient de l’état qui le redistribue.

        On pourrait dire que l’état est trop centralisé. Mais au delà d’etre trop centralisé il est mal fondé. Pour des causes historiques.

        La France est organisée selon une structure étatique unique et monolithique. Au point de développement où elle en est c’est un inconvénient.
        Si on prend l’exemple du plus grand employeur unique au monde – l’institution privé/public/marchand/non-marchand qui imprime le plus grand nombre de bulletin de paye AU MONDE. c’est l’éducation nationale française.
        Les programmes doivent s’appliquer à tous les enfants identiquement avec un niveau d’ambition trés élevé puisqu’on vise à les former jusqu’au travail. C’est tout simplement inapplicable.
        Par la rigidité d’une telle structure on induit une ligne de démarcation entre celui qui y est adapté et celui qui ne l’est pas. C’est mécanique.
        Mais tant que la négociation se fera sur la base nationale, le corporatisme d’une telle structure sera nécessairement centri pète, il visera à conserver son milieu naturel.

        Moyennant quoi le pouvoir du citoyen et du parent est totalement battu en brèche. Seuls ceux qui sont adaptés au système y réussissent. comme c’est un phénomène de type gravitationnel – comparable à celui qui fabrique les trous noirs – il s’amplifie au fur et à mesure qu’il a déjà agi.

        Mais ceux qui sont jugés compétents pour en juger – compétents par leur connaissance délivrée par le système , pas par le droit des gens à disposer d’eux mèmes – n’estiment pas que les résultats soient à mème de changer ni les buts à atteindre ni les méthodes pour y arriver.

  9. c’est toujours intéressant et plaisant de te lire. Tu devrais écrire plus souvent. A bientôt. Philippe.

  10. Il est clair que la majorité silencieuse sort du bois de plus en plus. Nous sommes de plus en plus à connaître cet éveil. Un peuple a donné l’exemple ce printemps : le peuple espagnol. Le mouvement continue. Les élections ont lieu l’année prochaine et d’ores et déjà le candidat socialiste a repris des propositions des “indignés” espagnols dans son programme. Car oui, les indignés malgré ce que la presse que j’appellerai “offcielle” et controlée, dominée, possédée par des grands groupes financiers veut faire croire ont bel et bien fait des propositions écrites. Agnès je suis à New York depuis le 9 septembre, je pars vendredi et j’ai la chance d’assister et de témoigner d’un mouvement similaire d’indignés PACIFIQUES qui occupe le berceau de notre société : le quartier de Wall Street. Les médias disent peu là-dessus, surtout sur le continent nord-américain. Alors des bloggeurs comme moi témoignent et font le travail des médias .. qui n’hésitent pas à envoyer des journalistes en Egypte mais ne couvrent pas des évènements similaires chez eux. Un chiffre de la peur qu’engendre le mouvement chez les autorités : en 1 semaine plus de 1000 arrestations pour la plupart SOMMAIRES et j’en suis TEMOIN. J’ai déjà publié 3 photos reportages et j’y retourne normalement cet après-midi en espérant ne pas finir la nuit en prison car la sinistre police de NY a commencé à arrêter des journalistes et photographes ce week-end. Signes de panique ? je pense que oui.. ils n’arrivent plus à maîtriser et loin n’est plus le jour ou la digue va pêter. Les flots couleront. Un vent de changement, cela fait du bien. La société occidentale en a bien besoin après des années d’ultra consumérisme (qui continue), de vie à crédit par les gouvernements et les gens, d’emplois réels productifs liquidés, d’emplois (tous ces consultants par exemple) crées qui ne veulent rien dire et ne produisent en défnitive rien, des signes de corruptions gouvernementaux généralisés .. tout cela ne veut plus dire grand-chose, le changement s’impose. Voici ce qu’il se passe à NY actuellement, depuis le samedi 17.09. Des liens informatifs se trouvent dans mes articles.

    http://juancarloshernandezphotographe.blogspot.com/2011/09/crime-scene-do-not-cross-photos.html

    http://juancarloshernandezphotographe.blogspot.com/2011/09/092011-photos-violent-arrest-by-nypd.html

    http://juancarloshernandezphotographe.blogspot.com/2011/09/092411-photos-violent-arrest-by-nypd-in.html

    Merci de diffuser le plus largement possible

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